mercredi 7 septembre 2011

Drame sur la butte de Suin

Quand le corps sans vie de Madeleine est retiré du puits par son mari, des soupçons vont immédiatement peser sur son conjoint. Tous pensent que c’est lui le coupable. Albine novarino-pothier
Nous sommes le 24 mars 1858. La nuit tombe. Près de la fontaine de Suin, un habitant pousse des hurlements à fendre l’âme. Il s’agite dans tous les sens. Il lève les bras au ciel comme pour implorer la miséricorde divine. Puis il se jette à terre et secoue le corps d’une femme. C’est celui de son épouse, née Madeleine Savin.
Enfin… de son épouse… ou plutôt de sa défunte épouse. Les plaintes et gémissements de Claude Toutetoix ont déchiré le crépuscule. Les voisins et voisines ne tardent pas à constater que la malheureuse femme a cessé de vivre. Dès lors, c’est avec émotion que l’on presse Claude de questions. Il continue à donner les signes de la plus extrême douleur. Il se met cependant à fournir des informations pour le moins étranges. Il dit qu’il avait été dans sa cave. Qu’il s’était ensuite étonné de ne pas trouver sa femme en train de préparer le souper.
Ses pas l’avaient alors conduit vers le puits où il pensait qu’elle était venue tirer de l’eau. Là, il avait compris qu’elle y était tombée, s’y était noyée. Il l’avait naturellement retirée, mais, en dépit de tous ses efforts, il n’était pas parvenu à la ranimer. D’où son immense douleur. D’où ses clameurs.

Mésentente conjugale

À ce stade du drame, un retour sur image s’impose. Qui sont donc ces Toutevoix ? Celle qui gît inanimée devant le puits, autrement dit, la victime, est issue d’une famille plutôt aisée. La rumeur prétend qu’elle a été épousée pour sa dot. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne l’a pas été pour son physique.
En effet, Madeleine est affligée d’un handicap : elle a une élocution encombrée, ne s’exprime que lentement et avec peine. L’acte d’accusation précisera « qu’un vice d’organisation lui rendait l’usage de la parole extrêmement difficile. » Si Toutevoix l’a prise pour femme, c’est qu’il y a trouvé un véritable intérêt. Lui, il exerce officiellement la profession de coquassier ou de coquetier. Il fait le commerce d’œufs et de volailles.
Après leur mariage, Claude et Madeleine ont vécu quelques mois auprès des parents de Madeleine, au hameau de la Croix-de-Vaux. Mais ils n’ont pas tardé à déménager. Il y avait mésentente entre Claude et ses beaux-parents qui supportaient mal la manière dont leur gendre traitait leur fille. Le coquassier se révèle en effet brutal, querelleur, fainéant. Loin de s’épanouir dans le mariage, Madeleine s’étiole, se renferme. Elle ne quitte plus son logement de la butte de Suin et ses sorties ne la conduisent guère qu’à son poulailler et à son clapier. En revanche, son mari est toujours par monts et par vaux dans le canton.
On le voit plus souvent attablé dans les estaminets, contant fleurette aux frais minois auxquels il promet monts et merveilles qu’en train de négocier avec des marchands sérieux sur les foires et les marchés des gros bourgs.

Drame crépusculaire

Le 23 mars 1858, la veille du drame, Madeleine est venue voir une voisine, la femme Lefort. Elle lui a avoué : « J’ai eu bien du malheur d’épouser un tel homme. » À un autre voisin, le sieur Guilloux, la jeune femme a confié : « Toutevoix m’a déjà plusieurs fois menacée de m’étrangler si je ne fais pas ce qu’il veut. »
Dans ce contexte bien particulier, on comprend aisément que « la noyade accidentelle » de Mme Toutevoix soit examinée avec un soin tout particulier par les autorités. Bien leur en prend. On ne tarde pas à découvrir que Madeleine est morte étranglée. Le crime est reconstitué de la manière suivante ; Toutevoix - qui a fait signer à sa femme des documents l’instituant son légataire - est pressé de l’envoyer dans l’autre monde, afin de refaire sa vie. Il l’attire dans la cave, sans doute sous prétexte de trier des pommes de terre. Elle doit se méfier car il y a lutte. Le cou de la victime portera des traces de la main qui l’avait serré, on distinguera nettement l’empreinte des doigts et celle des ongles qui en s’enfonçant dans les chairs ont entamé la peau. Le front de Madeleine présente également des égratignures.
On peut supposer que l’une des mains du meurtrier pressait le cou de la victime pendant que l’autre tenait la tête appuyée sur le sol. Dans la lutte, le peigne de Madeleine – sa barrette – est brisé. Une fois son épouse étranglée, Toutevoix traîne le cadavre jusqu’au puits et organise une mise en scène qui ne convaincra personne. En effet, le diamètre du puits est de 50 centimètres à l’ouverture, la profondeur totale de 80 centimètres et la hauteur totale de l’eau de 50 centimètres.
Si Madeleine était tombée dans le puits par inadvertance, il est plus que probable qu’en appuyant la main sur le seau dont elle se servait, elle aurait pu se dégager et ne se serait pas noyée.
Le 21 mai 1858, Claude Toutevoix est condamné à 20 ans de travaux forcés pour le meurtre de sa femme.
http://www.bienpublic.com/faits-divers/2011/09/04/drame-sur-la-butte-de-suin

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