Une fine bruine glacée commence à tomber, les trottoirs sont glissants. L’appartement cossu où demeurent maître Paul J. et sa famille offre un saisissant contraste avec cette inhospitalière froidure ; il y règne une douce chaleur. Comme dans le célèbre poème de Charles Baudelaire, L’invitation au voyage : « Tout est luxe, calme et volupté » ; le mobilier de bon goût, sans être ostentatoire, fleure bon l’encaustique, les tapis sont épais. Les tentures lourdes amortissent les bruits de la ville. Aux murs sont accrochées des toiles de maître.
Un fils unique souffrant
En ce début de soirée de janvier, il fait d’autant plus chaud que le jeune Eugène, le fils unique de la maison, est souffrant. Pâle, alangui, plus fatigué encore qu’à l’accoutumée, il se repose. Il est si épuisé qu’il a du mal à se concentrer sur la lecture de son livre qu’il prend, pose et reprend. Hélas, ce n’est pas qu’un refroidissement de passage qui affecte le jeune Eugène.Depuis son adolescence, ce garçonnet fluet souffre d’un étrange malaise existentiel. Quelles sont les causes, les racines profondes de ce mal-être qui ronge Eugène ? Eugène, enfant privilégié « qui a tout pour être heureux », selon l’expression consacrée, et qui pour autant ne l’est pas. Nul ne le sait. Paul, le père d’Eugène, bel et brillant esprit, lui-même, fils d’un homme intelligent, créatif et entreprenant, qui a merveilleusement réussi tout ce qu’il a osé dès son plus âge s’agace.
Il passe de l’irritation à la compassion en contemplant son rejeton dont il est clair qu’il ne correspond pas à l’image idéale du fils qu’il souhaitait. Comme le murmurent les domestiques à l’office « on a beau être intelligent et riche, on n’a pas toujours les enfants qu’on voudrait, ni les enfants qu’on mériterait d’avoir. »
Eugène demeure donc mollement étendu dans la chaleur de sa chambre. Chaleur que son père juge étouffante.
Un répétiteur congédié
Soudain, un intrus fait brutalement irruption dans la pièce. Il s’agit d’un hôte indésirable. En effet, comme on le dit en termes militaires, Paul J. lui a « signé sa feuille de route » voilà quelques jours. Et vertement encore. Car il entend bien qu’Alfred Jadot cesse de fréquenter son fils.Dans sa clairvoyance, le père de famille, considère en effet que le jeune homme – qu’il avait embauché en qualité de répétiteur pour aider Eugène à réussir son baccalauréat – a une influence calamiteuse sur son ancien élève.
Paul J. a aussi eu l’impression diffuse, au cours de ces dernières semaines, que Jadot courtisait sa fille Aline. Or ce n’était apparemment pas avec une sincérité touchante qui aurait pu l’émouvoir. Jadot qui a été très proche du fils et qui commençait à s’apercevoir que ce n’était pas du goût des parents du fils en question s’était mis à courtiser la fille.
Cette manière plus conventionnelle d’entrer dans une famille respectable, respectée, appartenant à la bonne bourgeoisie dijonnaise aurait pu être une bonne idée, si elle n’avait pas été éventée à temps. Paul J. S’apprête donc à renvoyer promptement Alfred Jadot. D’une voix ferme d’avocat sûr de son dossier, plaidant une cause sur laquelle il n’y a pas à revenir pour apporter des circonstances atténuantes, il va engager le malotru à aller voir dans le parc Darcy si par hasard les cygnes que le froid gagne n’auraient pas besoin d’un peu de pain. Mais si véloce et brillant soit-il, Paul J. n’a pas le temps d’ouvrir la bouche et d’amorcer le moindre effet de manche. Brusquement, l’intrus du soir a un comportement pour le moins effrayant.
Quatre coups de feu
De la poche de son manteau, Jadot sort un pistolet. Bien qu’il soit visiblement très ému et qu’il tremble, il tire. Il tire sur Eugène qui n’a pas eu le temps de réaliser ce qui est en train de se passer.Des coups de feu retentissent au paisible domicile des J. La première balle a touché le bras gauche d’Eugène. La seconde s’est logée dans sa poitrine. Le jeune homme livide est totalement décontenancé : comment Alfred qui avait juré de l’aimer toujours a-t-il pu attenter ainsi à ses jours ?
Quant au père d’Eugène, les premiers instants de stupeur passés, il retrouve rapidement sa vivacité et son sang-froid : il se précipite donc sur Alfred Jadot et entreprend de le désarmer. Mais le meurtrier anticipe et tire à nouveau ; l’avocat, à son tour, est touché par deux balles.
Comment se terminera cet invraisemblable carnage qui, contre toute attente, ensanglante le domicile de Paul J., en cette hivernale soirée de 1907 ?
A SUIVRE..........
Albine novarino-Pothier
Anthologiste et écrivain, Albine Novarino-Pothier a publié Les Grandes affaires criminelles de Saône -et-Loire et Les Grandes affaires criminelles du Rhône aux éditions de Boréehttp://www.bienpublic.com/grand-dijon/2012/02/05/double-meurtre-a-dijon-(1)
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