jeudi 17 mai 2018

Affaire Grégory : 5 erreurs qui ont freiné l'enquête

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L'annulation, mercredi, des mises en examen de Murielle Bolle et des époux Jacob par la chambre de l'instruction de Dijon est un énième rebondissement dans l'affaire Grégory. Une nouvelle bévue judiciaire dans un dossier qui en compte déjà beaucoup. La Cour a relevé que la présidente de la chambre de l'instruction Claire Barbier, qui avait prononcé seule ces mises en examen, "n'en avait pas le pouvoir juridique, et que c'est à la chambre de l'instruction collégialement d'en décider."
"L'affaire Grégory continue. Les actes d'enquête essentiels n'ont pas été annulés", a précisé dans un communiqué le procureur général de Dijon Jean-Jacques Bosc. Mais comme plusieurs fois par le passé, c'est un nouveau coup d'arrêt à l'enquête qui avait été relancée il y a presque un an. "C'est encore un nouveau rebondissement énorme dans ce dossier" et "manifestement un camouflet pour l'enquête", a réagi Me Frédéric Berna, l'un des avocats de Jacqueline Jacob.
Au début des années 2000, le magistrat Pascal Le Fur estimait que "l'ensemble de l'instruction [n'avait] pas brillé par sa netteté totale et absolue", dénonçant des "malfaçons" et un "dysfonctionnement de la justice". Plusieurs de ces erreurs sont imputables au premier juge d'instruction Jean-Michel Lambert, qui s'est suicidé en 2017. "Je n’ai pas accordé au départ toute l’attention que j’aurais dû à ce dossier. J’étais le seul juge d’instruction d’Epinal. J’ai fini l’année avec 229 dossiers. Grégory portait le numéro 180", déclarait-il à Libération en 2014.
Retour sur cinq ratés majeurs.

1 - Un autopsie bâclée et une scène de crime non préservée

"Il n'y avait pas de protection de la scène du crime. Le procureur, des gendarmes, des témoins même, sont arrivés sur les lieux. C'est ce qui a un peu pêché à l'époque : on a effacé des éléments", racontait l'ancien gendarme Yves Burton à Franceinfo en juillet dernier. Dès le début de l'enquête, de nombreux éléments ont été altérés ou non exploités. C'est d'ailleurs en 1987, dans la foulée de cette affaire, que la Section technique d'investigation criminelle (STIC), l'ancêtre de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, a été créée.
L'autopsie a également fait l'objet de nombreuses critiques. Selon le policier Jean-Paul Tissier, elle a duré environ deux heures. "Les parents de Grégory Villemin ne savent toujours pas à quelle heure leur enfant est mort, dans quelle eau, de la Vologne ou du robinet, il a été noyé", dénonçait l'avocat des parents, Me Marie-Christine Chastant-Morand, en 2002. Dans une interview à Paris-Match en 2000, le juge Lambert évoque une autopsie "complètement ratée", "du sang prélevé en trop faible quantité et l’absence de prélèvements de viscères, excepté les poumons".

2 - La vraie fausse confession de Murielle Bolle

Le vendredi 2 novembre 1984, Murielle Bolle, alors âgée de 15 ans, est entendue par les enquêteurs. Devant les gendarmes de Bruyères (Vosges), elle accuse son beau-frère Bernard Laroche d'avoir enlevé Grégory. Selon son récit, celui-ci serait venu la chercher au collège avant de se rendre avec elle à Lépanges, chez les parents de l'enfant. Bernard Laroche se serait absenté quelques minutes avec Grégory, avant de revenir seul.
Les gendarmes contactent immédiatement le juge Lambert, qui reporte au lundi l'audition de la jeune fille. Celle-ci est alors remise à sa famille. "Interrompre aussi brusquement une dynamique d’enquête à un moment aussi sensible semble incompréhensible et dangereux", écrira le capitaine Etienne Sesmat, de la gendarmerie d’Épinal, dans son livre Les Deux Affaires Grégory, en 2006.
Le lundi, Murielle Bolle répète sa version au juge d'instruction, qui ordonne l'arrestation de Bernard Laroche. En conférence de presse, il se félicite de cette avancée rendue possible grâce à "un témoignage capital". Le nom de Murielle Bolle ne tarde pas à fuiter dans la presse. Selon plusieurs témoins, la jeune fille subit des violences et les pressions de sa famille dans la soirée. Le lendemain, elle se rétracte, prétextant avoir eu peur des gendarmes. Elle ne reviendra plus jamais sur sa version.

3 - Plusieurs pièces du dossier annulées

A ce revers va s'ajouter, un mois plus tard, un nouveau coup de théâtre. En décembre 1984, une partie des expertises ajoutées au dossier est tout simplement annulée sur demande des avocats de Bernard Laroche. Jean-Michel Lambert n'a pas respecté la procédure de saisine des experts. "Tout le travail effectué pendant des semaines, par les meilleurs spécialistes, sur des points fondamentaux de l'enquête devient nul et non avenu", déplore Etienne Sesmat dans Les Deux Affaires Grégory.

4 - L'Etat incapable de protéger Bernard Laroche

Début février 1985, Bernard Laroche est relâché sur ordre du juge Lambert. "Ce jour-là, devant les journalistes, le père de Grégory, Jean-Marie Villemin, annonce son intention de le tuer à la sortie de son travail", rappelle L'Est Républicain. Marie-Ange Laroche demande alors une protection pour son mari auprès de la gendarmerie qui, dessaisie de l'affaire à ce moment-là, lui refuse.
Jean-Marie Villemin n'a pas accepté la décision de la justice. Le 29 mars 1985, il abat son cousin d'un coup de fusil, avant de se rendre. Les enquêteurs perdent un protagoniste clé de l'affaire. Jean-Marie Villemin sera condamné à quatre ans de prison ferme en 1993.
Marie-Ange Laroche obtiendra quelques années plus tard la condamnation de l'Etat pour "faute lourde". En 2000, le tribunal administratif de Nancy reconnaît que les autorités n'ont pas suffisamment prise en compte les menaces de Jean-Marie Villemin. Puis en mai 2002, la cour d'appel de Versailles condamne à nouveau l'Etat pour "inaptitude du service public à remplir sa mission".

5 - La fausse piste Christine Villemin

Pendant ce temps, un autre fiasco judiciaire se noue. L'enquête s'oriente en effet sur Christine Villemin, la mère de Grégory. Le 5 juillet 1985, le juge Lambert la convoque et lui dit : "Je lève l’hypothèque et je crève l’abcès. Je vous inculpe pour l’assassinat de votre fils", comme elle le raconte dans le livre Le Seize octobre.
Jean-Michel Lambert est convaincu de sa culpabilité. "Lorsqu'il s'est mis sur la piste de Christine Villemin, le juge Lambert nous a mis au chômage technique. Il refusait qu'on auditionne de nouvelles personnes, ne nous délivrait plus aucune commission rogatoire", rappelle le gendarme Etienne Sesmat.
Christine Villemin sera finalement innocentée en 1993 pour "absence totale de charges", une formule inédite dans l'histoire judiciaire française.
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