Depuis qu’au début de l’année 1834, Anne Laborier a accouché de son quatrième enfant, elle se montre très désagréable à l’égard de son mari et à l’égard de ses enfants. Au fil des jours, c’est toute la communauté villageoise qui va pâtir des sautes d’humeur de cette quadragénaire, décidément très acariâtre. Et la situation s’aggrave encore quand un de ses voisins, François Gaillot, lui fait apporter une tisane calmante par son épouse, Françoise Gaillot. Logiquement, cette potion aurait pourtant dû avoir un effet bénéfique sur Anne. Gaillot passe en effet pour être sorcier et, dans tout le canton de Saint-Gengoux-le-National, on vient le consulter pour qu’il guérisse, console, atténue les souffrances, celles du corps comme celles de l’âme.
Échec
Avec Anne Laborier, née Malissier, il en va tout autrement. Loin d’être calmée par le breuvage de son docte voisin, elle ne tarde pas à déclarer que la potion a empiré son état. Elle va jusqu’à accuser Gaillot de l’avoir ensorcelée. Elle clame sur tous les toits qu’elle veut tuer cet homme qui a jeté sur elle un mauvais sort. Elle prétend qu’il s’agit d’un très mauvais sort qui s’étend même à son mari, à ses enfants et aux animaux de sa ferme. Elle décrit par le menu les effets de cette pernicieuse tisane ; depuis qu’elle l’a bue, elle est la pathétique victime de calamités qui s’acharnent sur elle : elle n’aime plus son mari ; elle ne parvient plus à s’intéresser à son ménage ; ses enfants sont souffrants et les animaux de sa ferme dépérissent ; son dernier-né va mourir, elle en a le funeste pressentiment.À toutes ces catastrophes, elle ne voit qu’une cause : la tisane. Pour sortir de cette impasse fatale, elle n’entrevoit qu’une solution : tuer François Gaillot qui a concocté le breuvage ensorcelé, tuer également Françoise Gaillot qui a été sa complice. Elle est tellement sûre d’elle et de son droit, qu’elle le déclare aux gendarmes venus lui suggérer de cesser de se répandre en propos calomnieux. Elle leur affirme que si les Gaillot étaient devant elle, elle n’hésiterait pas à les abattre d’un coup de fusil. Dans nos campagnes, même les plus fins n’hésitaient jamais à placer le fameux couplet appelé à faire florès : « quand un gendarme rit dans la gendarmerie, tous les gendarmes rient dans la gendarmerie. » Mais pour le coup, mêmes les plus optimistes des gendarmes n’ont pas envie de rire.
Alarmes
Le maire est conscient de ses devoirs. Il ne cherche pas à éluder le problème. Il tente patiemment de raisonner Anne qui ne veut rien entendre. Au cours de l’été 1834, il en réfère aux autorités. Le 6 août, le procureur du roi lui adresse de Mâcon ces quelques lignes explicites : « C’est à M. le préfet que vous devez vous adresser pour obtenir l’arrestation de la femme Laborier, si sa présence dans votre commune, à raison de son état de fureur, est devenue dangereuse. Quant à moi, si les faits de fureur peuvent être établis, s’ils sont habituels et que le mari garde le silence, je pourrai poursuivre d’office l’interdiction de la femme Laborier. Je poursuivrai encore le mari, s’il laisse divaguer sa femme furieuse au mépris des injonctions que vous lui avez adressées. »Drame
Étienne Laborier ne sait visiblement plus où donner de la tête ; il a fort à faire entre son travail à la ferme, ses enfants, sa maison. Il n’exerce donc pas une surveillance constante sur son épouse. Le 1 er septembre au matin, Anne sait que Françoise va travailler seule dans ses champs. Elle la suit. Elle cherche à emprunter un fourchet. On refuse d’accéder à sa requête ? Elle en dérobe un. Elle poursuit Françoise, finit par la rattraper dans un chemin creux bordé de haies hautes et s’acharne sur elle avec une cruauté qu’elle ne cherchera pas à dissimuler. Lors de son procès, le 20 novembre 1836, elle déclarera en effet : « je l’ai jetée à terre, je lui ai écrasé la tête à coups de pierre, puis je l’ai frappée à coups de manche de fourchet aussi longtemps que je l’ai vue remuer. » Elle ajoute : « Je suis bien aise de l’avoir fait. » Les docteurs Lépine Neveu et Claude Fassier examinent Anne Laborier ; à l’époque la psychiatrie est balbutiante et les travaux sur l’hystérie sommaires ; au terme d’une étude approfondie, les deux experts concluent qu’Anne Laborier était en proie à une idée fixe : Gaillot l’avait ensorcelée et elle voulait lui crever les deux yeux pour qu’il ne puisse plus lire les livres maudits dans lesquels le démon avait consigné des abominables recettes. Anne Laborier est acquittée. Elle souffrait probablement de ce que nous nommons aujourd’hui une forme de paranoïa schizophrénique. On ne sait pas dans quelles conditions s’est effectué le retour à Cortamblin de la cruelle criminelle.Vous pouvez vous procurer le bel ouvrage sur la commune de Malay, Une vie en photo, de Martin Helm, en vente au prix de 35 €, au Foyer rural de Malay : 03.85.50.17.67
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