Le fiancé brionnais
Les enquêteurs établissent rapidement un lien entre la noyée et une jeune femme des environs qui a disparu mystérieusement, deux mois plus tôt. Elle se prénommait Pierrette. Elle était originaire de la paroisse du Lac, près de Marcigny. Or, au moment de sa disparition, elle ne vivait plus au Lac où elle était employée en qualité de domestique chez un certain Claude Pegon. Elle demeurait à Marcigny. Etienne Bubat, président de la cour de justice criminelle de Saône-et-Loire, interroge alors Jacques L. dont la rumeur publique prétend qu’il était le fiancé en titre de la jeune femme. Il commence par lui poser une question toute simple : « Aviez-vous des relations avec cette fille ? » Jacques répond : « Non ». Le président ne peut que marquer sa surprise. On imagine que c’est avec une certaine ironie qu’il sort de son dossier un document en bonne et due forme : il s’agit d’un contrat de mariage. En mai 1804, Maître Chaumont, notaire à Semur-en-Brionnais, l’a établi au nom de Jacques L. et de Pierrette Rondepierre, la malheureuse noyée. Jacques L. si rusé, si sournois soit-il, ne peut que faire machine arrière. Il est bien forcé d’admettre qu’il a eu des relations avec Pierrette Rondepierre, puisqu’ils ont signé ensemble un contrat de mariage. On l’imagine aisément, le matois laboureur a rapidement perdu de sa superbe. Le président, qui le sent déstabilisé, va en profiter pour continuer son interrogatoire avec une certaine fermeté.Un brin menteur
« Qui vole un œuf vole un bœuf », « qui a menti une fois, mentira deux fois », c’est ce que disent les aphorismes de la sagesse des nations et ils n’ont pas forcément tort. Etienne Bubat va conduire son interrogatoire en tentant de faire trébucher le suspect, il lui demande alors pourquoi, compte tenu du fait qu’un contrat de mariage avait été signé en mai 1804, il n’y a toujours pas eu célébration des noces. Le paysan se lance alors dans une sombre histoire : il servait dans la 12 e brigade d’infanterie légère, il a eu un congé, puis il n’a pas réintégré son régiment en temps et en heure. Bref, il était déserteur. La gendarmerie l’a fait rechercher et il a été reconduit manu militari à la 18 e brigade. Concernant sa vie intime, il prétend ensuite ignorer que sa fiancée était enceinte de ses œuvres. Bubat s’insurge : « Vous ne pouviez pas ignorer que Pierrette attendait un enfant de vous. Votre père, écœuré par votre attitude, avait assumé vos responsabilités à votre place : il l’avait accueillie chez lui à Marcigny ! »Carrément odieux
Dès lors Etienne Bubat reconstitue l’enchaînement tragique des faits. Pierrette a donné un rendez-vous romantique et discret à Jacques, sur les bords de la Loire. Elle insiste pour qu’il l’épouse enfin. Elle ne veut pas connaître la honte d’être fille-mère. Or Jacques n’a aucune intention de se marier avec elle. Quand il a signé le contrat de mariage chez le notaire, c’était sous la pression de son père, un homme honnête et droit. Mais, lui, il est de la race des déserteurs. Pierrette l’encombre ? Il sort de sa poche un morceau de fer forgé qu’il a limé exprès, et il lui en donne un bon coup sur la tempe. Elle s’évanouit aussitôt. Il tire alors son corps vers la Loire et l’y balance. Le soir, à la veillée, à une nouvelle conquête (qui témoignera sous serment), il propose le mariage. Sans vergogne et sans finesse aucune, il va jusqu’à lui préciser : « la Pierrette, elle n’est pas prête de revenir de sitôt ». Le 22 août 1805, Jacques L. est condamné à la peine de mort.Albine novarino-Pothier
Anthologiste et écrivain, Albine Novarino-Pothier a publié Les Grandes affaires criminelles de Saône-et-Loire et Les Grandes affaires criminelles du Rhône aux éditions de Boréehttp://www.bienpublic.com/faits-divers/2012/04/01/le-meurtrier-sans-scrupule-des-bords-de-loire
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