Parfois, il sort la feuille de son bureau. C'est le large tiroir du milieu, là, celui juste sous le plan de travail. Il la pose et ses mains, qu'il a longues et fines, passent doucement dessus, longeant délicatement les lignes du tableau. Il y a la colonne des noms, celle des motifs de renvoi devant la cour d'assises, celle des dates. À la première ligne, c'est 1987. La dernière date de vendredi, elle est au nom de Najèbe Oulmoudène, acquitté dans le procès des meurtriers de Brahim Déby, le fils du président tchadien. C'est la centième ligne du tableau. Le centième client d'Éric Dupond-Moretti acquitté devant une cour d'assises.
Il regarde en haut du tableau, les plus anciennes dates. Il parle de ces hommes et de ces femmes, de leurs vies, d'une impression qui lui reste ou d'une anecdote qu'il raconte avec cette tendresse qu'il a parfois dans sa voix de velours. Un peu surpris, comme dans un réflexe, on lui demande s'il se souvient de tous. Alors, interdit, il s'arrête. Il ne le dira pas, par politesse - oui, par politesse - mais il trouve la question idiote : « Mais c'est le parcours d'une vie, ça. Ma vie. »
Derrière son bureau, sur le mur des photos, il y a celle où on le voit avec Camille, son deuxième acquitté. « Il était né en 1911. »
Accusé d'avoir tiré deux balles dans le dos de son épouse, Camille. « Un moment, en pleine audience, je lui ai dit "Venez ici, Camille. Approchez-vous des jurés et montrez-leur vos mains". Il a mis ses mains devant lui et tout le monde les a regardées trembler. Un long silence, très lourd, et les mains de Camille qui tremblaient. »
Acquitté, Camille. « Au bénéfice du coeur, ça existait encore, à l'époque. »
Et celui-là : « Un jeune type du Ternois dont j'avais obtenu la mise en liberté. On m'avait dit que je ne l'obtiendrais pas et j'avais répondu que je faisais ça pour qu'au moins, le gamin puisse voir les filles à travers les vitres de la camionnette, pendant son transfert. Ou les nouveaux modèles des voitures. Et j'ai eu sa mise en liberté. » On dirait qu'il les aime bien, au fond. « Ce que je sais, c'est qu'ils ont tous des circonstances atténuantes. »
Rien ne l'horripile autant que les idées préconçues.« Ah, c'est facile de juger au café du Commerce ! Mais quand on est devant le type, qu'on se rend compte qu'il a une famille, un passé, que tout ça n'est pas si simple, alors c'est autre chose... »
Il parle des jurés, là. Il les aime bien aussi. « 95 % d'entre eux sont formidables. Ils sont dans leur rôle, sérieusement, consciencieusement. Ils apportent une expérience personnelle et professionnelle différente. Et ils écoutent, ils ne demandent qu'à se laisser convaincre. »
Mais à la cour d'assises, il n'y a pas que les jurés. Aujourd'hui, Éric Dupond-Moretti est devenu la bête noire d'un tas de présidents : « Un grand président, c'est rare. Pour moi, c'est celui dont je n'arrive pas à deviner ce qu'il pense. Colonna, on y a passé un mois et demi, quand le président Stéphan s'est retiré, je ne savais pas ce qu'il pensait. »
Et il y a les autres, qu'il affronte le plus souvent bille en tête. « On voudrait que ça se passe dans la délicatesse, mais c'est impossible. La cour d'assises, c'est l'endroit par essence de la contradiction, de la violence. »
Son truc, c'est d'explorer le dossier. « Au microscope », dit-il. Une faille dans l'enquête, une erreur dans un témoignage, une bavure dans les pièces à conviction, rien ne lui échappe. Il a des collaborateurs très précieux, pour ça. Et sa hargne. Et son talent d'orateur. Et son talent tout court. Il faut le voir, à l'audience, emplir le prétoire de sa colère ou de son humanité, de sa conviction ou même, parfois, de son humour.
Hurleur ou charmeur. Parfois bouleversant.
Aujourd'hui, dans ce monde fermé des spécialistes du pénal, où on pratique au compte-gouttes l'hommage de l'autre, ils sont de plus en plus nombreux à dire que c'est lui le plus fort. En tout cas, qu'il est un cas à part. Cent acquittements ! Personne n'a jamais fait ça, sans doute. « Mais il faut ramener cela au nombre de procès », dit-il. « Je passe 90 % de mon temps aux assises. »
Cent acquittements.
C'est cent erreurs de la justice ? « Non, il y a des dossiers où il existe des charges, où on discute. Et d'autres où il n'y a rien, c'est la machine qui s'est emballée. Comme dans Outreau. »
Et les autres cas ? « Ah... On n'échappe pas à cette question ! Les cas où il y a le doute. Eh bien moi, je dis que si on doute, on fait bien d'acquitter. Je préfère qu'on acquitte cent coupables plutôt qu'on condamne un innocent. »
http://www.lavoixdunord.fr/France_Monde/actualite/Secteur_France_Monde/2011/07/10/article_dupond-moretti-le-meilleur-peut-etre-un.shtml
Accusé d'avoir tiré deux balles dans le dos de son épouse, Camille. « Un moment, en pleine audience, je lui ai dit "Venez ici, Camille. Approchez-vous des jurés et montrez-leur vos mains". Il a mis ses mains devant lui et tout le monde les a regardées trembler. Un long silence, très lourd, et les mains de Camille qui tremblaient. »
Acquitté, Camille. « Au bénéfice du coeur, ça existait encore, à l'époque. »
Des circonstances...
Il y a celui-ci, inoubliable : « Ma femme était enceinte. Mon fils donnait des coups de pied dans son ventre pendant que je plaidais. »Et celui-là : « Un jeune type du Ternois dont j'avais obtenu la mise en liberté. On m'avait dit que je ne l'obtiendrais pas et j'avais répondu que je faisais ça pour qu'au moins, le gamin puisse voir les filles à travers les vitres de la camionnette, pendant son transfert. Ou les nouveaux modèles des voitures. Et j'ai eu sa mise en liberté. » On dirait qu'il les aime bien, au fond. « Ce que je sais, c'est qu'ils ont tous des circonstances atténuantes. »
Rien ne l'horripile autant que les idées préconçues.« Ah, c'est facile de juger au café du Commerce ! Mais quand on est devant le type, qu'on se rend compte qu'il a une famille, un passé, que tout ça n'est pas si simple, alors c'est autre chose... »
Il parle des jurés, là. Il les aime bien aussi. « 95 % d'entre eux sont formidables. Ils sont dans leur rôle, sérieusement, consciencieusement. Ils apportent une expérience personnelle et professionnelle différente. Et ils écoutent, ils ne demandent qu'à se laisser convaincre. »
Mais à la cour d'assises, il n'y a pas que les jurés. Aujourd'hui, Éric Dupond-Moretti est devenu la bête noire d'un tas de présidents : « Un grand président, c'est rare. Pour moi, c'est celui dont je n'arrive pas à deviner ce qu'il pense. Colonna, on y a passé un mois et demi, quand le président Stéphan s'est retiré, je ne savais pas ce qu'il pensait. »
Et il y a les autres, qu'il affronte le plus souvent bille en tête. « On voudrait que ça se passe dans la délicatesse, mais c'est impossible. La cour d'assises, c'est l'endroit par essence de la contradiction, de la violence. »
Son truc, c'est d'explorer le dossier. « Au microscope », dit-il. Une faille dans l'enquête, une erreur dans un témoignage, une bavure dans les pièces à conviction, rien ne lui échappe. Il a des collaborateurs très précieux, pour ça. Et sa hargne. Et son talent d'orateur. Et son talent tout court. Il faut le voir, à l'audience, emplir le prétoire de sa colère ou de son humanité, de sa conviction ou même, parfois, de son humour.
Hurleur ou charmeur. Parfois bouleversant.
Les soirs de détresse
Mais il a horreur de perdre, s'il sait que la décision qui est rendue n'est pas la bonne : « Il y a des soirs de détresse judiciaire, oui... Des moments terribles. De vrais moments de solitude. » Des moments où il est sincèrement, profondément malheureux. Seul, parfois, dans sa voiture, sur une autoroute de nuit : « C'est vachement violent... »Aujourd'hui, dans ce monde fermé des spécialistes du pénal, où on pratique au compte-gouttes l'hommage de l'autre, ils sont de plus en plus nombreux à dire que c'est lui le plus fort. En tout cas, qu'il est un cas à part. Cent acquittements ! Personne n'a jamais fait ça, sans doute. « Mais il faut ramener cela au nombre de procès », dit-il. « Je passe 90 % de mon temps aux assises. »
Cent acquittements.
C'est cent erreurs de la justice ? « Non, il y a des dossiers où il existe des charges, où on discute. Et d'autres où il n'y a rien, c'est la machine qui s'est emballée. Comme dans Outreau. »
Et les autres cas ? « Ah... On n'échappe pas à cette question ! Les cas où il y a le doute. Eh bien moi, je dis que si on doute, on fait bien d'acquitter. Je préfère qu'on acquitte cent coupables plutôt qu'on condamne un innocent. »
http://www.lavoixdunord.fr/France_Monde/actualite/Secteur_France_Monde/2011/07/10/article_dupond-moretti-le-meilleur-peut-etre-un.shtml
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