mercredi 16 novembre 2011

La mort mystérieuse de Prince

Retour sur l’une des disparitions les plus énigmatiques du XX e siècle, sur fond de scandale politique et financier. Mensonges et ombres en tous genres garantis. Par Albine Novarino-Pothier
Mardi 20 février, 21 heures. Le train de messageries 4805 arrive de Paris. Il s’arrête au dépôt de Perrigny-lès-Dijon. Avec une stupeur qui ne tarde pas à se teinter d’horreur, le mécanicien remarque sur la traverse avant de la machine des débris. Des débris humains. Aussitôt des recherches sont entreprises le long de la voie ferrée.

La Combe aux fées

C’est au lieu poétiquement nommé La combe aux fées, à hauteur de Talant, que, vers minuit, les préposés affectés à cette sinistre recherche finissent par apercevoir le cadavre atrocement mutilé d’un homme. Il paraît âgé d’une cinquantaine d’années. Mais ce qui frappe immédiatement les premiers témoins de cette macabre découverte, c’est qu’une cordelette entrave les jambes du malheureux. Si la chute accidentelle par la portière du train semble donc pouvoir être éliminée d’emblée, de nombreuses pistes vont se présenter aux enquêteurs : s’agit-il d’un crime ? D’un suicide ? Si c’est un suicide, il est pour le moins étrange : pourquoi avoir pris la précaution de se lier les jambes avec une cordelette ? Si c’est un crime, qui l’a perpétré et pourquoi ?

Retour sur un scandale

On ne tarde pas à identifier la victime de la voie ferrée Paris-Dijon. Il s’agit d’Albert Prince, magistrat, conseiller à la cour d’appel de Paris. Mais l’essentiel est ailleurs : Albert Prince, ancien chef de la section financière du parquet de Paris, travaillait sur un dossier pour le moins brûlant. Le 22 février, soit 2 jours après son étrange disparition, il devait remettre un rapport sur l’affaire Stavisky.
Or l’affaire Stavisky avait de quoi en inquiéter plus d’un, plus d’une. Alexandre Stavisky est un escroc. Il a monté l’affaire du Crédit municipal de Bayonne, un énorme scandale financier dans lequel vont être impliquées une quarantaine de personnalités ayant pignon sur rue : des ministres, des parlementaires, des avocats, des industriels, des hommes d’affaires. Albert Prince en rédigeant son rapport a-t-il révélé des complicités qui dérangent fatalement des puissants que l’opinion imagine hors de tout soupçon ? Et si le rapporteur de cet explosif dossier avait été supprimé pour empêcher qu’éclate une vérité dérangeante pour certains politiciens ou affairistes corrompus ? Et si le rapporteur du dossier avait subi des pressions insurmontables de la part d’individus sans scrupules prêts à tout pour que n’éclate pas une vérité mettant en péril leur carrière, voire leur vie ? On prend la mesure de l’affaire quand on se souvient que Stavisky a été retrouvé “suicidé” dans la chambre de son chalet de Chamonix, le 6 février de la même année.

La thèse du guet-apens

Nombreux sont les indices qui laissent supposer que le magistrat a payé de sa vie ce qu’il avait découvert lors de ses investigations et que son rapport allait rendre public. Une mallette vidée de son contenu ne gisait-elle pas à côté de son cadavre déchiqueté ?
Par ailleurs, qui l’a appelé au téléphone, à son domicile parisien, afin qu’il se rende au chevet de sa mère, résidant à Dijon ? Un mystérieux correspondant lui a en effet demandé de venir à son chevet de manière urgente, sous prétexte qu’elle ne se sentait pas bien… C’était faux, naturellement, la vieille dame se portait fort bien et n’avait nullement demandé que l’on dérange son fils. Enfin la veille de sa disparition, des témoins affirment avoir vu le magistrat se débattre à l’arrière d’une voiture, entre deux individus, devant la gare de Dijon. Tout se passe donc comme si Albert Prince avait été convoqué dans la cité des Ducs, enlevé, endormi, délesté du contenu de sa mallette, placé sur les rails du km 311 de la ligne ferroviaire Paris-Dijon.

Enquêtes ?

La thèse de l’assassinat saute aux yeux. Celle du suicide est d’autant plus improbable que la famille présente le magistrat comme un homme parfaitement équilibré et heureux de vivre. Pour autant, les inspecteurs Belin et Guillaume, en charge de l’enquête, tentent d’accréditer la thèse du suicide. Entre alors en scène l’inspecteur Bonny, au profil douteux. Il s’est fait connaître dans l’affaire Seznec. Fort opportunément qualifié de « premier flic de France », Bonny obtient des résultats rapides et inespérés dans cette affaire louche : il ne tarde pas à faire arrêter trois caïds du milieu marseillais : Paul “Venture” Carbone, François “lydro” Spirito et Gaëtan de Lussatz dit le Baron. (Le trio inspirera Jacques Deray pour son film Borsalino avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon). Ce casting idéal de coupables est incarcéré le 29 mars à la maison d’arrêt de Dijon, en dépit d’un dossier d’une extrême minceur. De fait, après un mois passé derrière les barreaux, les Marseillais peuvent retourner siroter de l’anisette sur le Vieux-Port.
En janvier 1937, aucune avancée réelle ne s’est vraiment produite, aucune réponse concrète n’a été apportée dans ce dossier douloureux. Sauf qu’on peut noter que l’inspecteur Pierre Bonny est révoqué de la police le 10 janvier 1935. Le 30 octobre 1935, il est condamné pour corruption. En 1941, il rejoint la collaboration parisienne, 93 rue Lauriston. Avant d’être exécuté en 1944, Pierre Bonny aurait déclaré à son fils Jacques qu’il était le meurtrier d’Albert Prince. Et qu’il aurait agi « pour défendre la république »
Que d’ombre… que d’ombre… En 2034, le dossier judiciaire de l’affaire sera communicable au public. Les éléments de la vérité sont-ils dans le dossier ou le dossier a-t-il été vidé de son contenu comme la mallette d’Albert ?

Albine novarino-Pothier

Anthologiste et écrivain, elle a notamment publié Les Grandes affaires criminelles de Saône-et-Loire et Les Grandes affaires criminelles du Rhône aux éditions de Borée.
 
http://www.bienpublic.com/faits-divers/2011/11/13/la-mort-mysterieuse-de-prince

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