Ardennes. Reconnue coupable des faits dont elle était accusée, la jeune femme, placée depuis 19 mois en détention, a été condamnée hier à cinq ans de prison dont deux ferme. Grâce aux remises de peine, elle a pu repartir libre.
LES jurés ont rempli leur mission : ils ont jugé les faits, rien que les faits, qui étaient reprochés à Farida Chelouche, parvenant à se déconnecter de ce qu'elle a parfois semblé être au cours de ce procès. Hier, la jeune femme, dont on peut tout de même s'étonner de la longueur de la détention préventive, est ressortie libre du palais de justice de Charleville-Mézières. Depuis 19 mois, celle qui n'avait jamais eu affaire à la justice avant novembre 2009 résidait dans le quartier des femmes de la maison d'arrêt de Châlons-en-Champagne. Pour elle et ses proches, le verdict, donné après deux heures de délibération, apparaît comme un immense soulagement. Son père : « C'est une très bonne nouvelle, on ne s'attendait pas à ça ! » Son avocat, Me Blocquaux, euphémisait : « C'est une décision de justice qui ne supporte aucune critique ». L'avocat général Marlène Borde confiait également sa satisfaction : « L'essentiel, c'était qu'elle repart libre (hier) soir ».
Ce soulagement unanime reléguait au second plan la culpabilité prononcée à l'égard de l'accusée quelques minutes plus tôt. Déclarée coupable de « violences ayant donné la mort sans intention de la donner », Farida Chelouche, 25 ans, a écopé d'une peine de cinq ans de prison dont deux ferme, trois ans de mise à l'épreuve, l'obligation de travailler ou suivre une formation, ainsi qu'un suivi psychologique. Puisqu'elle n'avait jamais nié, hormis lors de sa première audition, sa responsabilité dans le décès de Djilali Ali Bakir, ce jugement n'est pas une surprise. Mort sur un lit d'hôpital, le 26 novembre 2009, des suites d'un œdème cérébral, sans avoir jamais pu reprendre conscience, 23 jours après avoir « vraisemblablement » tenté d'agresser sexuellement l'accusée, 18 jours après que cette dernière se soit décidée à appeler le Samu, la victime était un délinquant sexuel majeur. Le passé de cet homme de 72 ans, condamné en 2000 à douze ans de réclusion pour avoir violé une mineure déficiente mentale, a, à l'évidence, pesé dans l'esprit des jurés.
Matière première pour roman noir
Certes, la riposte de Farida Chelouche, repoussant, griffant et mordant la victime après les premiers attouchements subis, apparut « disproportionnée » à l'avocate générale Marlène Borde, celle-ci pointant les photos du corps tuméfié de M. Ali Bakir. Mais le jury ne fut manifestement pas en mesure de répondre à la question posée dans la foulée par Me Blocquaux : « Mais quelle est la riposte appropriée pour une femme qui vient de se faire agresser sexuellement ? ».
Autre élément capital, Paul Fornes, le médecin-légiste qui avait pratiqué l'autopsie, estimait « crédible » la version de « l'altercation » donnée par Farida Chelouche, allant jusqu'à convaincre le juge d'instruction chargé de l'enquête de se passer d'une reconstitution, laquelle aurait pourtant eu toute sa place au vu de la gravité des charges retenues. Voilà pour le judiciaire.
Si la génèse de ce verdict apparaît logique, la personnalité de la victime, elle, sera pour partie restée mystérieuse. Curieuse femme que cette Farida Chelouche, tour à tour décrite comme « gentille », « menteuse », « allumeuse ». Un témoin, qui n'oubliait cependant pas de lui envoyer des cartes postales amourachées, a été jusqu'à dire d'elle : « C'est un démon ». Parmi ses détracteurs, beaucoup l'avaient, semble-t-il, désiré. De quoi rappeler que la frustration, sexuelle ou non, se mue parfois en rancune et commérage. Cependant, l'arrière-plan social de ce procès, digne d'une matière première pour roman noir, est allé au-delà. Citons seulement cette patronne de bar, dont l'accusée était une habituée : « J'ai remarqué qu'elle avait un penchant pour les personnes âgées […] Je pense qu'elle peut être violente […] et capable de mentir sérieusement. Elle sait faire la gentille ». Le gérant du foyer où elle rencontra la victime l'accable : « Elle venait squatter dans la chambre de M. Ali Bakir alors qu'elle n'était plus au foyer. Une fois, j'ai vu qu'elle dormait dans son lit. Lui était par terre, à même le sol. » Celui qui a présenté, toujours dans ce foyer, la victime et l'accusée, joue la même partition : « Elle a bien profité de lui, c'est une vicieuse, je ne l'ai toujours vu qu'avec des vieux ». Contre tous ceux-là, elle protesta vivement. « Il ne dit pas tout, lui, il me désirait », lança-t-elle, abandonnant brièvement sa voix douce. Et lorsque les questions du président Latapie puis de l'avocate générale devinrent trop pressantes, les pertes de mémoire se multiplièrent.
Sur la victime, elle insista : « Je n'ai jamais voulu lui faire de mal. Pour moi, je suis autant victime que lui. S'il n'avait pas commencé, on n'en serait pas là. ». Jamais Farida Chelouche n'aura su mettre des mots précis sur le si surprenant duo qu'elle forma avec M. Ali Bakour, se contentant d'une pirouette : « Il avait ses défauts mais aussi ses qualités ». Puis Gilles Latapie, de plus en plus précis, posa la question que tout le monde se posait : « Vous dites que la victime avait toujours eu des mains baladeuses, des regards insistants. Mais pourquoi n'êtes-vous alors pas retourné chez vos parents ? ». Elle eut ce mot, étonnant : « Mais avec M. Ali Bakir, je n'avais pas de couvre-feu ! » Le prix qu'aura payé Farida Chelouche pour son émancipation se sera finalement révélé extrêmement lourd, sans doute proportionnel au « fardeau » qu'elle-même dit être désormais « condamnée à porter toute (sa) vie ».
http://www.lunion.presse.fr/article/ardennes/assises-farida-chelouche-la-fin-dun-long-tunnel
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