mercredi 17 août 2011

Vosges : L’énigme Robert Pichon

Quatre ans d’enquête, des hypothèses à foison… Mais toujours pas de réponse. Et encore moins de corps. Pourtant, Didier Gastaldi, juge d’instruction à Epinal, en est convaincu : le 26 septembre 2007, dans les Vosges, Olivier Benoît et sa compagne, Maud Tellier, respectivement âgés aujourd’hui de 38 et 31 ans, ont tué Robert Pichon, 61 ans. « Un geste prémédité » selon le magistrat qui, la semaine dernière, les a mis en examen pour « assassinat » avant de notifier aux différentes parties la fin de son instruction. Ce qui signifie qu’un procès devrait se tenir dans les tout prochains mois et, peut-être, apporter enfin des éclaircissements sur cette mystérieuse affaire. Retour en arrière.

" Il a été pris de pulsions "

Mardi 13 novembre 2007. Il n’est pas encore midi. Olivier et Maud quittent leur appartement au rez-de-chaussée d’un petit immeuble collectif à Moyenmoutier (Vosges). Direction la brigade de gendarmerie de Senones, quelques kilomètres plus loin, dans la vallée du Rabodeau. Là, devant le militaire de permanence, ils s’accusent : deux mois plus tôt, ils ont tué. Leur victime : Robert Pichon, un sexagénaire rencontré aux Restos du cœur. Selon leurs dires, le 26 septembre, le trio est parti chercher du bois au lieu-dit La Croix-Jean-Voirin, où la famille d’Olivier possède une masure isolée en bordure d’une route départementale. Olivier, toxicomane, raconte qu’il est vite reparti à Moyenmoutier en quête de Subutex, un produit de substitution, laissant Maud et Robert en tête-à-tête. Un homme que la jeune femme considère alors comme « un père ».
Au bout de quelques minutes pourtant, cette belle relation va virer au cauchemar. « Il a été pris de pulsions », affirme la jeune femme dans sa déposition. « Il a arraché ma robe. Et il est allé plus loin […] J’avais un bâton dans la main. Je lui ai mis plusieurs coups. Je n’avais pas l’intention de le tuer. »
Lorsqu’Olivier réapparaît, il trouve sa compagne « prostrée ». Vu son passé judiciaire – l’homme a passé douze années en prison pour vol à main armée –, il décide de ne pas appeler la gendarmerie, préférant « nettoyer » la scène du crime avant de se débarrasser du corps en le brûlant. « Il nous a dit avoir ensuite rassemblé les cendres dans des seaux qui auraient été jetés dans un canal, à Epinal », se souvient un enquêteur. Pourquoi parcourir plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à une zone urbanisée où l’on risque d’être vu ? « Peut-être parce qu’il restait des os et qu’un débit important était nécessaire pour les emporter », suppute cette même source.

Trafic de drogue

Problème : malgré quatre ans d’enquête, les experts de la gendarmerie n’ont pas trouvé de preuve tangible. Aucune des différentes expertises parvenues au juge d’instruction n’est venue étayer les propos du couple ; ni celle consacrée à la recherche d’insectes nécrophages dans les restes du bûcher où le corps aurait été brûlé, ni celle visant à identifier des traces d’ossements humains. Quant aux fouilles effectuées par des plongeurs, là où Olivier affirme s’être débarrassé des restes du malheureux Pichon, elles n’ont jamais rien donné.
Dans les premières semaines de l’enquête, les gendarmes avaient pourtant découvert que le couple continuait d’envoyer des SMS à sa victime et, surtout, que de l’argent était régulièrement retiré de son compte avec sa carte bancaire. « Un début de piste », pensaient-ils… « Un subterfuge », leur assurera plus tard Olivier Benoît : « C’est nous qui utilisions sa carte, pour faire croire qu’il était toujours vivant. » Des débits ont effectivement été enregistrés, « mais on n’a pas de preuve que ça a été fait par eux… ou par lui », soupire un enquêteur.

Sans élément concret, difficile de maintenir Maud et Olivier derrière les barreaux. « Au bout du compte, seul l’ADN de la victime, retrouvé sur un pantalon de survêtement appartenant à Olivier Benoît, ainsi que des restes calcinés d’une monture de lunettes appartenant à Robert Pichon, auraient pu nous permettre, au-delà des aveux, d’accréditer la thèse de l’homicide, confiait à l’époque une source judiciaire. Sauf qu’un meurtre sans cadavre, c’est jamais évident à gérer… » Un avis alors partagé par le juge des libertés qui, en 2008, ordonnait la remise en liberté des deux accusés. Pas pour longtemps : Maud sera réincarcérée quelques semaines plus tard pour avoir revu Olivier Benoît, ce que son contrôle judiciaire lui interdisait. Olivier Benoît, lui, retournera en prison pour une sombre histoire de vol avec violence sur fond de trafic de drogue.

" Un coup monté "

Malgré ces nombreuses zones d’ombre, la justice n’a pourtant jamais changé d’avis : Maud et Olivier n’ont pas menti. Bien au contraire : « Cette histoire, c’est un crime crapuleux… et prémédité », assure un proche du dossier, rappelant que les gendarmes ont très vite découvert qu’Olivier Benoît avait « bricolé » avec Robert Pichon une escroquerie à l’assurance en déclarant un faux cambriolage. Les deux compères espéraient « se faire dans les 40.000 € ». Selon l’instruction, une combine suffisamment rémunératrice pour que le jeune homme décide de se « débarrasser » de son complice pour jouir de l’intégralité du « butin ».
Une version qui, dans la région, n’a jamais vraiment fait l’unanimité. Ainsi, beaucoup continuent aujourd’hui encore de croire à un « coup monté » par… Robert Pichon. Selon eux, l’ancien chauffeur routier, qui menait une existence solitaire, serait toujours vivant. La preuve, il aurait été aperçu quelques semaines après sa « prétendue mort » dans le sud de la France, à la terrasse d’un café. « En 1996, Pichon a été condamné à un an de prison avec sursis pour des agressions sexuelles commises deux ans auparavant sur ses deux filles », précise un proche du dossier qui s’aventure : « Peu avant sa mort, des rumeurs circulaient à son propos. D’aucuns assuraient qu’il avait remis ça. Ne pourrait-on pas imaginer qu’il ait voulu se volatiliser pour ne pas avoir de comptes à rendre ? »

Menaces

Une question qui en amène une autre : pourquoi Maud et Olivier se seraient-ils dénoncés pour un meurtre imaginaire ? Un enquêteur : « Ils sont tous les deux connus défavorablement des services de justice. Lui additionne déjà plusieurs années de prison. Elle, toxicomane, est très influençable. Ils pourraient avoir été victimes d’un déséquilibre psychologique… » Une hypothèse qui fait l’affaire des avocats du couple. « L’instruction a été uniquement menée à charge, sans voir les réalités scientifiques qui tournent en faveur des thèses de la défense », expliquait il y a quelque temps Me Nicolas Pasina, l’avocat d’Olivier Benoît, rappelant au passage que la chambre de l’instruction de Metz avait annulé une expertise qui désignait son client comme l’auteur de lettres qui lui donnaient procuration au nom de la victime. Ce qui, entre autres éléments, appuyait la thèse de l’instruction selon laquelle le crime était prémédité… Dans le même temps, Me Valérie François-Dodo, l’avocate de Maud Tellier, se voulait encore plus incisive : « Depuis le début, le juge d’instruction a commis, pudiquement, des erreurs ; techniquement, des fautes. » Une certitude : en mai dernier, sa cliente a déposé plainte contre le magistrat instructeur pour « chantage ». Elle lui reproche de l’avoir menacée de faire diffuser, lors de son futur procès, une vidéo de ses relations intimes avec Olivier. La plainte, déposée auprès du doyen des juges d’instruction, visait également des propos tenus par le juge lors d’un interrogatoire. Celui-ci aurait notamment promis à la jeune femme que sa vie et celle de son enfant, né en prison en septembre dernier, allait « basculer » si elle « n’avouait pas que c’est Olivier Benoît qui avait tué la victime »…
Loin de ces procédures, un gendarme qui, depuis quatre ans, travaille sur l’affaire Pichon, continuait ces derniers jours de s’interroger : « Olivier Benoît et Maud Tellier se sont donné tellement de mal pour dissimuler le meurtre de Pichon… C’est pas cohérent de se donner tout ce mal puis de venir avouer. Si c’était du remords, comme ils l’ont affirmé, c’était un peu tardif… »
http://www.francesoir.fr/actualite/faits-divers/vosges-l-enigme-robert-pichon-127588.html

Aucun commentaire: