mardi 6 septembre 2011

Banier, le procès d'une gifle

La dernière fois qu'il s'est séparé de Bowie, sa chienne bien-aimée, c'était en garde à vue, après que François-Marie Banier l'a accusé de l'avoir giflé au point de lui "démolir les vertèbres". Regard minéral fixant le juge, Michel Baldy, 42 ans, SDF qui, depuis sept ans, amuse les passants avec sa canne à pêche hissée au-dessus du trottoir devant le Monoprix des Champs-Élysées, comparaissait le 2 septembre pour violences volontaires en état d'ébriété, une circonstance aggravante qui fait porter la peine théoriquement encourue à trois ans de prison et 45 000 euros d'amende.

"Ta gueule, clochard !"

"Théoriquement, ce type de violence non suivi d'ITT aurait dû donner lieu à des poursuites contraventionnelles devant le tribunal de police", note son avocat Nicolay Fakiroff, qui met en doute la fiabilité de l'éthylomètre ayant révélé le taux délictuel de 0,59 mg par litre d'air expiré. "Celui-ci ne porte pas la mention du laboratoire ayant procédé au contrôle annuel, et d'ailleurs, la dernière vérification date d'avril 2010, ce qui entache la validité du contrôle d'alcoolémie", plaide-t-il. Un argument susceptible d'effacer la circonstance aggravante de l'imprégnation alcoolique et de disqualifier le délit en simple contravention.

Que s'est-il passé en cet après-midi du 2 juillet 2011 ? "Je marchais tranquillement avec ma canne à pêche accrochée à mon sac à dos lorsqu'un individu s'est mis devant moi et m'a mitraillé avec son appareil photo sans me demander mon autorisation, explique Baldy. Je l'ai pris pour un touriste et je lui ai dit delete the photo, please (effacez les photos, s'il vous plaît). Et il m'a répondu : Ta gueule, clochard ! C'est là que je lui ai mis une petite gifle du bout des doigts de la main gauche, vu que je tenais une cannette de bière à la main droite. C'était un geste réflexe.
"Vous n'étiez pas d'accord pour qu'il prenne des photos ? demande le président

- Non, il ne m'a pas demandé mon avis, et en plus, il a poussé des gens pour faire ses photos, car il en a pris plusieurs !

- Que s'est-il passé ensuite ?

- Il est parti en courant vers la station de métro Franklin-Roosevelt, et moi, j'ai continué à marcher, je promenais ma chienne. En fait, il était parti se plaindre auprès des agents de la RAPT. Les policiers sont arrivés et m'ont emmené en garde à vue."

Quelques formalités plus tard, Baldy apprend que Banier n'est pas le "touriste arrogant" qui l'a insulté, mais le célèbre "photographe humaniste" tirant les portraits d'anonymes dans des lieux publics.

"Si je comprends bien, ce n'est pas la photo qui a motivé la gifle, c'est le fait d'avoir été insulté ? présume le juge

- Oui, c'est exactement ça. Je me suis senti tout petit, humilié..."

"Sale pédé"

Absent à l'audience parce qu'il a entre-temps retiré sa plainte, Banier déroule une tout autre histoire. Il affirme d'abord qu'il ignorait la qualité de SDF de Baldy, qu'il décrit comme un "individu pittoresque tenant une canne à pêche avec un godet au bout, tel un personnage de légende finlandaise". Ensuite, Banier prétend avoir été traité de "sale pédé" et menacé de mort. Ce que dément formellement Baldy. "C'est lui qui m'a insulté !" répète-t-il. Mais Banier n'est donc pas là pour lui apporter la contradiction. Sauf par la voie indirecte d'un courrier adressé au tribunal quelques jours avant l'audience, accompagné du certificat médical d'un chiropraticien pointant l'ensemble des troubles articulaires et musculaires dont il souffre. À cette partie de "parole contre parole", le procureur annonce sa vérité : "Il s'agit de violences légères et circonstanciées" ayant causé un "trouble ponctuel et limité dans le temps." Le magistrat sollicite alors une dispense de peine.
Après s'être satisfait de ce réquisitoire correspondant à la "réalité du geste réflexe" incriminé, l'avocat de Michel Baldy exhibe, telle une cerise sur le gâteau de sa plaidoirie, un ancien numéro du Point sur les "Mégalos", la photo de Banier figurant en gros plan sur la couverture. "Cela en dit long sur sa personnalité", conclut Me Fakiroff.
"Il m'a volé mon image, il m'a humilié ! J'ai tout perdu, ma femme, mon boulot, et là, avec lui, j'ai aussi perdu ma dignité", confie Baldy à la sortie de l'audience. Car cette figure bien connue de l'avenue la plus célèbre du monde refuse le qualificatif de "clochard" au profit de celui de SDF comme "sapin de fête". "Je me déguise en Père Noël tous les ans pour m'offrir une chambre d'hôtel", confie-t-il. Est-ce de bon augure ? C'est le 25 novembre que le tribunal rendra son jugement.
http://www.lepoint.fr/societe/banier-le-proces-d-une-gifle-02-09-2011-1369325_23.php

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