Le procès d’un ange ?
C’est maître Gaston Gérard qui a la délicate mission de défendre Henri Chevallet. Sa marge de manœuvre est bien étroite. Il ne peut pas prouver que le forain est innocent des faits qui lui sont reprochés puisque Chevallet a avoué son crime. Il n’a qu’un but : éviter au coupable le châtiment suprême et donc prouver qu’il n’y a pas eu de préméditation. Décrit comme angélique dès le début de l’affaire, le bel Henri le demeure. Alors que les chroniqueurs de l’époque s’attardent souvent (et lourdement) sur le physique, l’allure et l’élocution frustes et rustiques des prévenus, dans le cas Chevallet, a contrario, souffle une exotique brise de paradis, et une petite musique de salon haute-couture. La distinction du jeune homme, son pardessus croisé bleu marine et sa morgue en feraient presque un lord.Le conseiller Commoy interroge le jeune homme de 25 ans qui relate son enfance malheureuse en Belgique, lors de l’occupation allemande : la mort de son père, tué pendant la guerre et son installation à Pouilly-en-Auxois, puis à Dijon avec sa mère. Intelligent mais indiscipliné, Chevallet quitte les bancs de l’école à 10 ans pour occuper diverses places. Ses différents patrons le jugent toujours paresseux. En 1929, alors qu’il est employé à l’entrepôt des postes, un vol lui vaut sa première condamnation : 6 mois avec sursis. Il s’engage alors pour 2 ans au 2 e Régiment des Chasseurs d’Afrique. De retour en France, il gagne Paris et fréquente les milieux interlopes, ce qui lui vaut de récolter deux nouvelles condamnations. Ainsi « le passé sans tache », auquel tout le monde a cru dans un premier temps, était une nouvelle facette du bel ange qui s’était créé une image de père de famille modèle.
La ténacité de l’ange
De même que selon la belle formule d’Albert Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux », il faut imaginer que, de toute bonne foi, Chevallet avait vraiment l’intention de s’acheter une bonne conduite. Seulement, voilà, c’est bien connu, il pleut toujours sur ceux qui sont déjà mouillés. Et le marchand forain va être confronté à de lourdes difficultés financières qui vont le conduire au meurtre.
Sa défense, lors du procès, va être dans la négation permanente. Quand le président lui assène qu’il a tué Bing pour récupérer sa créance de 2 500 francs et pour le voler, il lui répond : « Non, j’avais suffisamment de marchandises pour payer mes dettes » ( Ce qui est faux puisque le 10 janvier, il a dû engager les bijoux de sa femme au Crédit municipal). Dès lors, il va y avoir entre les deux hommes un jeu de questions-réponses qui peut se résumer à peu près de la manière suivante :
- « Les traces de sang que nous avons trouvées dans toute votre salle à manger laissent supposer qu’il y a eu une violente lutte entre Bing et vous ? »
- « Non. C’est moi qui ai mis le sang sur les murs, j’en avais sur ma manche, à cause du verre que Bing m’avait jeté au visage et qui m’avait blessé. »
- « Vous dites avoir frappé Bing à l’aide d’un cric parce qu’il vous avait énervé. Un cric dans une salle à manger, c’est inhabituel ? »
- « J’avais une réparation à faire. »
- « Vous aviez acheté une grande quantité de pétrole et de bois… »
- « C’était avant le crime, je n’avais pas prévu de tuer Bing et de brûler son corps. »
- « Après avoir tué votre victime, tenté de la carboniser, vous lui avez volé ses clés, dérobé ses marchandises que vous avez vendues. »
- « C’était pour faire croire qu’il était parti. »
Avec un aplomb extraordinaire, Chevallet a réponse à tout. Il est méthodique dans chacune des réponses qu’il apporte et affirme : « Les coïncidences sont contre moi, mais je n’ai pas voulu tuer Bing. »
« Je regrette sincèrement »
Reconnu comme sain d’esprit, le prévenu, qui a menti sur de nombreux points ( il a tué sa victime à coups de rasoir et l’a probablement dépecée avant de tenter de l’incinérer dans sa cheminée), est condamné à mort. A l’énoncé de la sentence, il ne manifestera aucune émotion, se contentant de ces simples phrases : « C’est involontairement que j’ai donné la mort. Je regrette sincèrement ces faits. Je n’ai rien à dire de plus. »Etrangement, après le prononcé de l’arrêt, sur la demande de Maître Gaston Gérard, 10 jurés sur 12 ont immédiatement signé un recours en grâce en sa faveur.
Prochaine Histoire : Qui a tué Blaise Quarré du Plessis de Corcelles ?
http://www.bienpublic.com/faits-divers/2011/10/30/le-beau-gosse-aux-assises
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