samedi 11 juin 2011

Marseille : vrai-faux passeport, "petit service" pour gros bonnet

Dans ce parterre masculin d'une quarantaine de prévenus, voilà deux semaines qu'elle est tassée dans un recoin du dernier banc. Soraya Bentabet, 38 ans, n'a rien à voir avec ces hommes dont plusieurs ont été condamnés en cour d'assises et sont tous soupçonnés d'avoir importé et distribué des quantités colossales de drogue. Cette jeune mère de famille est agent de préfecture au salaire de 1400 euros. C'est elle qui a confectionné le vrai faux passeport d'un de ces trafiquants, Rhalid Alouache, arrêté à Casablanca, le 18 juin 2009.

Dans ce procès ouvert le 23 mai dernier devant la chambre correctionnelle spécialisée dans le crime organisé, l'accusation prête à celui-ci un rôle d'approvisionnement de revendeurs marseillais, à hauteur d'un demi kilo de cocaïne par mois. Après avoir tout contesté, Rhalid Alouache passe aux aveux à l'audience: "Je menais un trafic de cocaïne. J'achetais 600 à 700 grammes par mois à un fournisseur à Paris".

C'est à l'audience aussi qu'il suit l'incroyable circuit de son vrai faux passeport établi au nom d'Erdal Ozturk, depuis la machine à café de la cour de la préfecture, rue Saint Sébastien à Marseille, jusqu'à l'enclave espagnole de Ceuta où on lui a remis contre 7000€. L'artisan de ce vrai faux passeport, c'est Messas Lakbir, agent administratif au Conseil général. L'homme se présente comme un "polyvalent" dont "la vie intellectuelle se limite à la lecture de La Provence et de Voici", dixit l'enquêteur de personnalité.

"Je m'occupais des colis pour les nécessiteux et des dossiers de subventions aux associations". Taillé comme une armoire à glace, Messas Lakbir est un homme serviable. Pour le passeport, il livre une histoire façon Mère Teresa: une discussion entendue dans un snack entre deux hommes en quête d'un passeport en urgence pour aller voir une mère mourante à l'étranger. "L'un des deux avait une détresse sur le visage", raconte-t-il. "Ça fait comment une détresse sur le visage?" questionne la présidente. - "Comme moi actuellement".

L'agent administratif avait récupéré le dossier de passeport sans justificatif de l'urgence, le formulaire ni rempli ni signé. Et remis le tout à Soraya Bentabet. Le lendemain, le passeport était à l'accueil de la préfecture "à la disposition des deux protagonistes du snack". Conclusion: "Mme Bentabet a voulu rendre service comme moi j'ai voulu rendre service". Sa condamnation à un an de prison pour vol par ruse de permis de conduire à la préfecture en juin 2009 tempère cet altruisme tous azimuts.

"J'étais innocent mais si je faisais appel, je restais plus longtemps en prison". Suspendue, Soraya Bentabet redoute une révocation. "J'ai été naïve, plaide la fonctionnaire. Mais Messas m'a dit: Rends-moi un service, c'est un très bon ami à moi". Elle réfute avoir été couverte de cadeaux par ce soupirant qui lui avait livré une TV écran plat, mais qui ne fonctionnait pas. "Il m'a juste fait des petits cadeaux, avoue-t-elle : une tablette de chocolat, des parfums de marchés à 5 euros..." Ce matin, le procureur Damien Martinelli prendra ses réquisitions contre les 43 prévenus de ce vaste trafic de cocaïne et de cannabis importé depuis le Maroc par go-fast.

http://www.laprovence.com/article/a-la-une/marseille-vrai-faux-passeport-petit-service-pour-gros-bonnet

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