samedi 12 novembre 2011

Braqueur jugé vingt ans après: la mémoire qui flanche

Au  procès d’un braqueur des années quatre-vingt-dix devant les assises des Alpes-Maritimes, la justice peine à s’appuyer sur le témoignage de victimes qui ont tout oublié

On est contraint de faire de l'archéologie judiciaire. »Le président des assises des Alpes-Maritimes, Thierry Fusina, le concède au fil des dépositions de témoins à la mémoire défaillante. Au procès de Mourad Krimou, un Cannois de 45 ans, la cour étudiait, hier, huit vols à main armée commis d'octobre 1989 à mars 1991 à Cannes, Le Cannet, Juan-les-Pins et Vallauris.

Mourad Krimou s'est rendu après vingt ans de cavale en Algérie et souhaite solder ses comptes avec la justice. Condamné à vingt ans de réclusion par contumace, il se présente en homme libre. Mais il ne reconnaît que le double braquage du Crédit lyonnais de Vallauris (en octobre 1990 et mars 1991) et celui de la Société générale à Juan-les-Pins (en novembre 1990).

250 hold-up par an

La cour se replonge, jusqu'à ce soir, dans un passé où l'on parle en francs (plus d'un million de butin, soit 150 000 e), de R14, de braqueurs qui exigent, avant de s'enfuir, les cassettes du magnétoscope de la vidéosurveillance.

Pas d'empreintes génétiques ou autres preuves scientifiques. Seulement des témoignages, forcément fragiles, tant les faits sont anciens.

Les rares éléments tangibles sont jetés pêle-mêle sur une table au pied des jurés : un fusil à canon scié, un pistolet, un revolver, des cagoules, des perruques… panoplie de braqueurs professionnels qui travaillaient beaucoup dans la région à l'époque. « Deux cent cinquante attaques à main armée par an », se souvient un inspecteur de police à la retraite. Françoise, employée de banque, en a subi six dans sa carrière azuréenne : « Sincèrement, tout est confus dans ma tête. » Maurice, chef d'agence, en a vécu quatre derrière son guichet. Dont un avec une arme pointée sous son menton.

Le président tente d'exhumer les souvenirs en relisant les dépositions : «Ça ne vous rappelle rien ? », s'enquiert le magistrat. « Non », s'excuse Maurice. La victime s'attarde sur la photo de huit suspects que la police lui avait présentés derrière une glace sans tain. Rien à faire. Marie-Thérèse explique qu'elle a choisi la psychanalyse, « justement pour oublier tout ça ».

Le président Fusina essaie, comme il peut, de remonter le temps et de combler une instruction lacunaire. Il insiste en exhumant des déclarations où Krimou est incriminé. Au risque d'énerver Me Éric Dupont-Moretti. L'avocat de la défense bougonne ostensiblement, puis fulmine carrément. Il exhibe une mauvaise photo noir et blanc de malfaiteurs : « Si celui-ci c'est Krimou, alors je me fais moine à la sortie du procès ! » « Y avait peut-être pas d'ADN à l'époque, mais on pouvait quand même agrandir les photos. Cinq empreintes digitales n'ont pas été comparées. Et le juge d'instruction n'a jamais daigné entendre les victimes ! »

« Sept personnes ont reconnu Krimou », rappelle le président. Exaspéré, l'avocat de la défense bondit : « Il y en a bien davantage qui ne l'ont pas reconnu. » Puis se rassoit, pas mécontent de son effet.
http://www.nicematin.com/article/faits-divers/braqueur-juge-vingt-ans-apres-la-memoire-qui-flanche

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